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L’impact de la friperie en Afrique

La filière de récupération et recyclage textile peut être déclarée d’intérêt général dans la mesure où elle s’inscrit pleinement dans une démarche de développement durable.

Economique :
- Fort Potentiel de Création d’emplois ;
- Service à la collectivité par la collecte et le tri de déchets qui permet aux Collectivités Locales de réaliser des économies significatives

Environnemental :
- Permet de recycler à ce jour 100 000 tonnes des textiles qui autrement devraient être mis en décharge ou incinérés. Le potentiel de collecte est de 400 000 à 500 000 tonnes pour la France.
- Fabrication d’éco-matériaux permettant une meilleure maîtrise de l’énergie (Métisse, isolant en fibres textiles recyclées).

Social :
- Insertion : Filière nécessitant beaucoup de main d’œuvre et proposant des emplois nécessitant peu de qualifications mais qui sont qualifiants (métier de la route, vente, manutention…). Ces emplois sont parfaitement adaptés aux publics les plus éloignés de l’emploi (2/3 des postes de travail sont des postes d’insertion dans la filière)
- Equilibrage des relations Nord/Sud

==> Friperie : Un outil de lutte contre l’exclusion en France et un outil de développement dans les pays du Sud.

Contexte : En moyenne, 30% des vêtements collectés en Europe sont revendus sur les marchés africains, ce qui représente certes moins de 0,5% du commerce mondial de vêtements mais génère quand même plus d’1 milliard de dollars/an.... En 2004, 8000 tonnes de fripes ont été importées au Sénégal (source : Oxfam).

Or, depuis quelques années, fleurissent dans la presse et autres médias occidentaux articles et reportages stigmatisant le commerce de la friperie en Afrique et donc la filière de récupération textile. Ces critiques multiples se révèlent souvent particulièrement acerbes et remettent en cause notre action dans les pays du Sud et plus particulièrement en Afrique.

(Nota Bene (qui a son importance) : Ces critiques émergent des pays occidentaux essentiellement. La presse africaine est, elle, plutôt positive vis-à-vis de la friperie.)

Or, nous disposons aujourd’hui de différentes études et enquêtes de terrain émanant soit d’initiatives privées (travaux universitaires : thèse de Simon Field sur le Kenya, DEA de socio-économie de N. Perrin au Mali et Burkina), soit commandées par des associations (Oxfam au Sénégal), des instituts (Académie Suisse pour le Développement) ou des ministères publics (Ministère fédéral pour la Coopération économique et le Développement en Allemagne). Ces études, si elles remettent des conclusions néanmoins mitigées, présentent une vision globalement positive du commerce de la friperie en Afrique et nous permettent donc aujourd’hui d’apporter des éléments de réponses et de dédits aux critiques qui nous sont adressées. Plus encore, ces études permettent d’établir un code de bonnes pratiques qui, s’il était universellement suivi, ferait de la friperie en Afrique, un véritable outil de développement.

Or, avant de s’engouffrer dans cette brèche, il convient de s’interroger sur la pertinence de ces études. Plusieurs éléments nous permettent de croire en la véracité des propos qu’elles tiennent.

Premièrement se pose la question de la représentativité : Parce qu’elles se fondent majoritairement sur des enquêtes de terrain, parce que les conclusions tirées selon les différents pays convergent, il semble possible de les étendre à l’ensemble de l’Afrique Noire. Deuxièmement se pose la question de leur objectivité. Il est à noter que les hypothèses de base de la plupart de ces études étaient à l’origine défavorables à la friperie et que l’étude de terrain a amené les auteurs à les nuancer voire à les infirmer. De plus, aucune de ces études n’a été commandée par un acteur de la filière de récupération textile ce qui nous porterait à en croire leur objectivité.

  1. Enonciation des différentes critiques
  2. Confrontation avec les conclusions des études
  3. Recommandations / Elaboration d’un code de bonnes pratiques et un projet pilote qui est notamment cité par une de ces études (N. Perrin) : Le Relais Burkina.

LES CRITIQUES

On peut distinguer 5 types de critiques adressées au commerce de la friperie en Afrique :

  1. Critique Morale : La fripe fait du fric avec des vêtements destinés à être donnés aux plus démunis.
  2. Critique Economique : La friperie a concurrencé et provoqué la disparition de l’industrie textile africaine, engendrant alors la disparition de milliers d’emplois.
  3. Critique Sociale : Pratiques frauduleuses de la friperie qui perpétue la fraude douanière et n’alimente qu’une économie souterraine « de survie », un marché noir où les conditions sociales de travail vont à l’encontre du respect de la personne humaine..
  4. Critique Culturelle : La friperie détruit les savoir-faire ancestraux et par une pratique de « dumping et impérialisme culturel » produit un phénomène d’acculturation / vêtements traditionnels.
  5. Critique Environnementale : L’Afrique comme « poubelle du monde ». Les occidentaux envoient leurs déchets en Afrique pour s’en débarrasser. Cette critique vaut aussi pour les DEEE.

S’appuyant sur ces critiques, certains acteurs privés comme publics ont même appelé à l’arrêt complet des importations de vêtements usagés.


LES CONCLUSIONS DES ETUDES

Les conclusions des études permettent de nuancer cette vision manichéenne de la friperie et dégagent un ensemble de conditions à respecter pour conclure à impact uniformément positif de ce type de commerce.

1. Critique Morale  : Pas besoin des études pour répondre à cette critique morale. Elle a le mérite de souligner un déficit criant d’information dans les pays occidentaux sur le devenir des vêtements donnés. Il est nécessaire de faire plus largement connaître notre « philosophie » d’insertion par le travail ou développement par le travail souvent résumée par l’adage « Il vaut mieux apprendre à pêcher le poisson que de donner le poisson ». La friperie est un outil de lutte contre l’exclusion car elle offre des emplois adaptés à des publics peu qualifiés, car elle donne les moyens à ces personnes de s’acheter ces vêtements... De plus, ces vêtements sont revendus à très bas prix en France et dans les pays du Sud. Ainsi, ils sont rendus accessibles aux populations les plus démunies.

2. Critique Economique  : La friperie a certes aidé à la disparition de l’industrie textile africaine mais n’en a pas été le facteur déclencheur, ni la cause principale. Les autres facteurs identifiés par les différentes études sont la mauvaise gestion des entreprises, le manque de capitaux pour l’investissement, un parc industriel vétuste d’où un manque de compétitivité lorsque les frontières se sont ouvertes (A90), les ajustements structurels imposés par les organismes internationaux tels le FMI et la Banque Mondiale, la politique de subventions agricoles des Etats-Unis et de l’Europe qui a grévé le développement du coton africain. De plus, et je conçois que c’est un argument à utiliser avec modération car assez cynique, l’industrie textile africaine, si elle n’avait pas connu la friperie, aurait de toutes façons à subir aujourd’hui la concurrence du textile neuf importé d’Asie à des prix encore inférieurs à ceux de la friperie et n’y survivrait pas... Parallèlement, la friperie a créé des centaines de milliers d’emplois dans chaque pays (l’étude d’Oxfam annonce 150 000 personnes au Ghana par exemple) : grossiste, revendeur, transporteur de balles, repassage, retouche/tailleur etc. La friperie est également une source de revenus important pour les Etats via les droits de douanes.

3. Critique Sociale  : Les études reconnaissent que la majorité des emplois ainsi créés participent de fait à l’économie informelle. Néanmoins, ces emplois sont une source de revenus très importante puisque le salaire moyen d’un vendeur de fripier est le double du SMIC malien, cad supérieur à celui des instituteurs au Mali. De plus, ces emplois offrent des opportunités de travail aux femmes et aux analphabètes qui peuvent alors acquérir quelques notions de gestion et de calculs. En ce qui concerne la fraude douanière, elle est une réalité incontestable. Mais le fait en incombe autant aux autorités (bakchich and co) qu’aux fripiers.

4. Critique Culturelle  : Etude intéressante de N. Perrin qui élabore la notion de « concurrence culturelle ». Or, il remet en cause ce concept par rapport à la friperie. Selon lui, d’une part, le port du vêtement traditionnel reste ancré dans les mentalités puisque 77% de femmes maliennes continuent de s’habiller à partir de tissus confectionnés par des tailleurs locaux et ce, malgré le coût 4 fois plus élevé. Le boubou reste le vêtement à porter dans les occasions particulières. D’autre part, il y aurait non pas acculturation mais « syncrétisme culturel » par une réappropriation du vêtement. Ex : des stylistes qui mélangent les deux types de vêtements mais aussi au quotidien. Selon un article d’un journaliste gabonais : « Le recours à la friperie, autrefois comportement méprisable, est devenu au fil des années une fierté populaire ».

5. Critique Environnementale  : Lorsque l’on se positionne sur l’économie de marché, le textile envoyé est un textile pré-trié et de qualité (meilleure d’ailleurs selon les enquêtés sénégalais et maliens que celle des textiles neufs asiatiques) pour deux raisons. D’une part, les clients africains font jouer la concurrence entre les exportateurs des pays européens et américains et ont ainsi les moyens d’exiger un haut niveau de qualité. D’autre part, les droits de douane sont proportionnels aux tonnages envoyés. Il n’y a donc aucun intérêt économique à payer pour le transport et les droits de douanes de produits qui ne trouveront pas preneur sur place… ou à un trop faible prix.


LES RECOMMANDATIONS

Il faut faire attention à rester cohérent avec notre objectif social. Plusieurs recommandations pour optimiser l’impact positif de la friperie en Afrique :

  1. Préférer l’envoi de « Classé » ou « Mêlé », mieux sélectionner les produits envoyés
  2. Permettre la création d’emplois « légaux »
  3. Signer des conventions avec les gouvernements pour éviter d’un côté fraude douanière d’autre côté bakchich sans fin
  4. Mieux redistribuer les bénéfices générés par ce commerce et en faire profiter les pays importateurs et tous les maillons de la chaîne en travaillant avec grossistes et négociants locaux
  5. Eviter les pays où l’industrie textile locale se trouve en difficulté et/ou emploie beaucoupp de personnes.

=> Un exemple de bonnes pratiques ou de délocalisation positive :


LES RELAIS EN AFRIQUE

Le mouvement Emmaüs porte de longue date un engagement fort en faveur des populations déshéritées du Sud. Bien que la plupart des actions de solidarité internationale du mouvement soient regroupées sous l’égide d’Emmaüs International, elles ne découlent pas pour autant d’une politique centralisée d’aide au développement décidée et coordonnée par l’Institution mais sont le fait des volontés autonomes des différents groupes Emmaüs locaux.

Parmi ces groupes, Le Relais, réseau d’entreprises sociales d’insertion dont l’activité principale est la collecte, le tri et le recyclage des textiles, expérimente une forme de coopération internationale novatrice privilégiant la relation contractuelle à l’économie du don. Les échanges réguliers ont permis de développer des relations de confiance mutuelle avec les partenaires locaux et d’initier avec eux des projets durables. C’est fort de cette expérience que le Relais s’est lui aussi engagé en Afrique, en créant des centres de tri de friperie au Burkina Faso, au Sénégal et à Madagascar.

Une délocalisation positive

Le Relais fait en France ce qui y est justifié économiquement (la collecte et la préparation d’un produit « à finir »), et a implanté la finition du classage des vêtements en Afrique.

Concrètement, les Relais africains achètent au Relais France des grosses balles de "mêlé". Il s’agit de fripes collectées en France et pré-triées avant l’expédition en Afrique. Ces marchandises sont payées et dédouanées par les Relais africains. Une fois acheminées au centres de tri, les balles de fripes sont ouvertes et retriées beaucoup plus finement, en fonction des types de vêtements, de leur état, ou des demandes des clients sur place. Les fripes sont alors reconditionnées en petites balles, et commercialisées sur place.

Nous parlons ainsi de "délocalisation positive" : créer de l’emploi en Afrique (près de 300 personnes employées à temps plein au Burkina Faso, au Sénégal et à Madagascar en moins de 6 ans) pour préserver de l’emploi en France, emploi menacé par un euro fort et des coûts de main d’œuvre de plus en plus élevés.

Une démarche de développement local

Au delà de la simple création d’emploi, la présence du Relais en Afrique relève d’une logique de développement local fondée sur l’activité et les savoirs-faire locaux. Ainsi, les ressources générées par l’activité de tri sont utilisées pour développer de nouveaux projets sur place comme un centre de formation et de promotion de l’apiculture qui permet à plus de 800 apiculteurs et apicultrices d’obtenir un revenu complémentaire substantiel.

Cette démarche de développement par l’activité commerciale n’est pas sans poser problème aux yeux du monde associatif des pays du Nord traditionnellement habitué à fonctionner et à s’auto-légitimer sur un principe soit d’urgence soit de don. Le Relais appelle à une réflexion globale des politiques de développement pour délaisser le principe de charité au bénéfice du principe de réciprocité, pour rompre avec les logiques d’assistanat car comme le dit le proverbe burkinabé « la main de celui qui donne est au dessus de celle qui reçoit ».

Investir l’économie de marché ne signifie pas inexorablement renoncer à son objectif social mais suppose un changement des mentalités par une remise une cause de la séparation des sphères économique et sociale. Car la réussite des Relais africains et les 300 emplois qui en découlent reposent avant tout sur l’invention d’une autre façon de faire de l’économique via le développement d’entreprises à but socio-économique.

Les conditions d’essaimage de ces expériences

Par la seule activité « friperie », 3000 emplois peuvent être créés en Afrique dans les 10 prochaines années si les conditions de développement de ces expériences sont réunies. Pour ce faire, plusieurs freins doivent encore être levés :

1. Clarification des règles d’importation de la friperie vis-à-vis de la réglementation déchets

Le pays d’arrivée doit préciser qu’il accepte l’importation de friperie. En effet, dans l’état actuel de la législation européenne, la friperie est classée parmi les déchets de la liste verte même si elle a été triée au préalable. Son exportation n’est donc autorisée qu’avec l’accord explicite du pays d’arrivée. Or, dans la majorité des cas, le pays importateur n’a pas apporté de réponse explicite à la Communauté Européenne puisqu’il accepte l’entrée de friperie tout en ayant préalablement rejeté officiellement l’importation de la liste verte. Cette situation met donc, à son insu, l’exportateur en porte-à-faux avec la législation sur les déchets. Cette situation doit être clarifiée.

2. Clarification du régime douanier

Les droits de douane sont une source de revenus essentielle pour les pays africains et il ne s’agit pas ici de plaider pour une exonération de ceux-ci comme c’est le cas pour l’économie du don. Néanmoins, ceux ci peuvent devenir un frein important au développement d’activités socio-économiques sur place lorsqu’ils ne prennent pas en compte une réalité commerciale, une valeur marchande des produits (cas des droits de douane disproportionnés ou trop variables qui dissuadent l’exportateur). Afin que la création d’emplois soit rendue possible dans le pays importateur, afin que les bénéfices puissent être réinvestis sur place, un minimum de garantie doit être apporté au porteur de projets. On peut ainsi envisager une négociation bilatérale sur des « forfaits » à l’importation par conteneur par exemple.

Permettre le développement d’activités socio-économiques dans le cadre d’une politique de co-développement repose moins sur une dotation financière initiale (l’activité doit se subvenir à elle-même à terme) que sur la négociation inter-étatiques de garanties commerciales, douanières ou juridiques qui protègent l’activité en développement de toute forme d’arbitraire politique ou économique.


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